Modifier

21 octobre 2017 - 21 octobre 2019

Au départ, je devais publier ce billet de blog le 21 octobre 2019. Mais il m'a fallu plus de temps et d'espace mental que prévu pour l'écrire. Mais comme il est important pour moi, le voici.

Il y a deux ans, le 21 octobre 2017, avait lieu à la médiathèque où je travaillais un Café vie privée. C'était le premier auquel je participais et j'ai eu la chance d'assister à un atelier autour de la vie privée et des mobiles, animé par U+039b, fondatrice d'Exodus Privacy, dont les statuts venaient juste d'être déposés en préfecture.

Plusieurs choses se sont jouées ce jour là pour moi.

Tout d'abord, une prise de conscience. J'étais déjà sensibilisée à un certain nombre de choses : je privilégiais les outils libres dans mon quotidien, mais j'avais une vision des choses très superficielle. J'ai vraiment réalisé à ce moment-là l'importance des enjeux politiques et sociaux liés aux libertés numériques.

Cela a changé certains de mes usages au quotidien. J'ai, par exemple, le soir-même changé mon rapport à Facebook : j'ai gardé mon compte, mais j'en ai limité mon usage. C'est aussi à ce moment-là que j'ai créé un compte Mastodon.

Mais surtout, cela m'a donné envie d'agir, notamment dans un champ professionnel. En effet, en tant que bibliothécaire, j'ai à coeur de favoriser l'émancipation des personnes par une meilleure connaissance de leur environnement. L'intimité numérique me paraît être un sujet d'importance et quelques collègues et moi-même avons donc commencé à réfléchir à comment nous, au sein de notre structure, pouvions faire bouger les choses.

J'avais aussi envie de m'investir en dehors des bibliothèques, puisque ça me paraissait important. Mais pour agir, l'envie ne suffit pas. Nous n'avons pas tous·tes le même rapport au temps libre, il est également nécessaire se sentir sécurisée et légitime. Quand l'association Exodus Privacy a publié sur les réseaux sociaux le fait qu'elle recrutait des bénévoles, j'ai vraiment hésité. Ce qui coinçait : la sensation que ce n'était pas ma place, je n'allais vraiment rien leur apporter et surtout, que j'allais mal faire.

J'avais entamé depuis quelques années une (r)évolution féministe, faite de documentation, de discussions et de compréhension de mon quotidien. Cela m'a permis de prendre conscience que si je ne me sentais pas légitime à agir, ce n'était pas tant à cause d'un défaut de capacité, mais plutôt parce que j'avais tendance à me conformer à ce qu'on attendait de moi. C'est assez intéressant de relire tout mon parcours avec cette grille d'analyse, qui me montre bien que je suis le pur produit de mon éducation.

Quand on est sociabilisée en tant que femme, notre rapport à l'espace public est nécessairement biaisé. On nous apprends que l'espace public n'est pas pour nous, qu'on doit s'adapter à l'autre, ne pas se faire remarquer, s'effacer, ne pas exprimer trop d'agressivité. Ne pas respecter cette assignation nous expose à des risques, notamment des insultes sexistes (Hystérique !), de l'étonnement (Ah tu fais ça ? Mais qui s'occupe de tes enfants ?) et plus globalement un rejet qui peut prendre diverses formes plus ou moins explicites.

A contrario, agir dans un cadre associatif impose de prendre de la place sur l'espace public, exprimer une opinion potentiellement divergente de façon volontaire et parfois virulente : dans les débats, dans des lieux, qu'ils soient en ligne ou hors ligne. Il ne faut pas attendre qu'on nous donne la parole, il faut la prendre. Le fait de prendre un tel engagement me faisait sortir de ma zone de confort, d'autant plus qu'étant non technique, j'avais l'impression d'arriver dans un cadre qui ne m'était pas réservé.

Je me souviens avoir demandé à un ami ce qu'il en pensait : encore un truc lié à mon éducation, le besoin de vivre au travers de l'approbation de l'autre. Finalement, les encouragements de cet ami, ainsi que le message d'Exodus Privacy qui disait vouloir se tourner vers le grand public ainsi que l'utilisation de l'écriture inclusive par l'association(les femmes ne sont pas invisibilisées, c'est bon signe !) m'ont convaincue : le 17 mars 2018, je m'inscrivais sur leur forum.

J'ai participé à une première réunion. Je me disais que j'allais surtout écouter et j'y allais avec toujours cette question de ce que j'allais y faire. Mais j'ai été particulèrement bien accueillie :

  • on m'a demandé mon avis sur un sujet qui m'était accessible et sur lequel des yeux neufs étaient bienvenus.
  • on a bien insisté sur le fait que si je ne comprenais pas quelque chose, j'avais le droit de demander, qu'on prendrait le temps.
  • A l'issue de la réunion, on est venu me remercier de ma participation et me demander comment ça s'était passé.

C'est donc important de prendre soin des nouvelles personnes dans un collectif, j'ai vraiment apprécié l'attention teintée de patience qu'on me portait.

Je me suis ensuite jetée dans le grand bain : j'ai essayé de comprendre, j'ai appris plein de choses, j'ai découvert une communauté très bienveillante avec ses membres. Mais ce qui m'intéressait, moi, et où j'avais l'impression d'avoir quelque chose à apporter, c'était la création de contenus pédagogiques. J'ai raconté ça ici

Puis, à l'été 2018, on m'a proposé d'être présidente. J'étais flattée et complètement flippée. Je me souviens avoir établi une liste de peurs, notamment le fait de ne pas être à la hauteur, de faire des conneries ou de ne pas être digne de la confiance qu'on me portait... Au final, le bureau de l'association a su me rassurer et je dois avouer que je voyais ça comme une façon de sortir de ma zone de confort, ce qui, jusqu'à présent m'avait plutôt fait du bien.

A cette étape de rédaction du billet, je m'aperçois que je n'arrête pas de donner l'impression d'être une personne fragile et influençable, dénuée de confiance et d'autonomie et qui attends l'approbation de l'autre pour faire les choses. Il faut bien comprendre que c'est comme cela qu'on m'a appris à être au monde : subalterne. Bien entendu, ce n'est pas la seule explication, mais il n'empêche : c'est tellement difficile de se déconstruire...

Revenons à notre histoire. En septembre 2018, je devenais présidente d'Exodus Privacy, mi-fière et mi-inquiète. Tout a été fait pour une transition en douceur : la présidente précédente était là pour une passation bienveillante et transparente, j'ai peu à peu pris mes marques. J'ai eu le droit à l'erreur, et j'ai arrêté peu à peu de vouloir tout faire comme la présidente précédente et j'ai tracé mon propre chemin.

Après une bonne année d'expérience, je dirais que cette fonction peut se résumer en plusieurs missions.

On met souvent en avant la question de la responsabilité : c'est la présidente qui engage juridiquement l'association par sa signature et qui peut potentiellement voir engager sa responsabilité civile, pénale ou financière. Bien entendu, c'est important, mais au quotidien, je dirais que ce n'est pas ce que j'aurais mis en avant.

Pour moi, ce qui importe surtout, c'est à la fois la stratégie mais aussi une loyauté indéfectible vis à vis du collectif.

En matière de stratégie, mon rôle est de d'être garante de la poursuite de nos actions et notamment de la hiérarchisation de nos priorités en fonction du temps bénévole et des moyens dont nous disposons (même si, dans les faits, cette mission est largement partagée).

J'ai mis du temps à accepter que je n'ai pas besoin de tout maîtriser techniquement (de toute façon, ça n'aurait pas été possible) pour exercer cette fonction. Je ne sais pas coder, je n'ai pas de compétence en adminsys et, pour autant, je suis capable d'avoir une vision d'ensemble de ce que nous faisons.

Cette répartition des tâches est intéressante, puisque les pouvoirs ne sont pas concentrés entre les mains d'une seule personne, mais répartis entre celleux qui ont plutôt le pouvoir politique (comme moi) et celleux qui ont le pouvoir technique, les deux n'étant pas pour autant imperméables. C'est plutôt vertueux et complémentaire. Cela évite que tout repose sur une seule personne, ce qui peut être source de surmenage ou d'abus de pouvoir. Cette répartition aussi oblige à avoir un discours intelligible puisque quand nous devons engager l'association, nous devons toutes et tous avoir le même niveau de compréhension. Par ailleurs, c'est aussi intéressant d'avoir des profils variés, notamment quand, comme nous, on se destine à la sensibilisation du grand public. Ca permet de ne pas entretenir des préoccupations d'expert·e·s et de rester les pieds sur terre.

En tant que présidente, je représente régulièrement l'association. Que ce soit lors d'une réponse à des journalistes ou d'une prise de position, je parle pour nous et pas pour moi.

Il y a donc la moi-moi et la moi-présidente. Depuis que j'ai pris la présidence, j'ai gagné en audience, notamment sur le réseau Mastodon ou dans les réseaux libristes. Dans ces milieux, de plus en plus de personnes s'adressaient à moi en tant que moi-présidente et non en tant que moi-moi. Cela ne m'a longtemps posé aucun problème, mais j'ai quand même réalisé que je m'auto-censurais, notamment sur des prises de position féministes, de peur de me faire rentrer dedans. Suite à des discussions assez violentes sur des questions de modération, j'ai verrouillé mon compte et fait du tri dans les personnes suivies et celles qui ont accès à mes publications non-publiques.

Mon compte Mastodon est une bulle dans laquelle je n'ai pas envie de lire des propos méprisants sur l'utilisation des content warning. Je n'ai pas envie qu'on s'y incruste en m'expliquant pourquoi j'ai tort. Je n'ai pas envie, dans cet espace, qu'on vienne me mecspliquer. J'y ai envie de chaudoudou, de débats bienveillants, de partage de ressources ou de réflexions, d'écoute et de soutien mutuel.

Etre présidente, c'est aussi porter une attention à la manière dont nous atteignons nos objectifs. Les personnes fondatrices d'Exodus Privacy ont toujours considéré qu'au-delà de ce que nous faisons, nous faisons attention à ne pas le faire n'importe comment. Notre code de conduite représente bien notre façon de procéder, la volonté d'être inclusives et que chacun·e trouve une place qui lae satisfait et lui apporte quelque chose.

En l'espace de deux ans, j'ai beaucoup grandi. J'ai indéniablement acquis des connaissances mais ce knowledge is power est une partie d'un tout. J'ai acquis une certaine force qui me fait parler de véritable empowerment. Le féminisme m'a permis de voir que des freins que je croyais indépassables sont des constructions sociales. Ils ne sont pas "naturels", on peut aller contre même si ça demande une grande énergie.

J'ai aussi fait tout ce parcours bien entourée. Pour citer un exemple, l'autre jour, j'ai rencontré une femme qui comme moi, est mère séparée, investie dans l'associatif, féministe et qui a aussi quitté son ancien boulot pour des questions de sens. C'est dans ces moments-là qu'on conscientise que des enjeux qu'on pensait individuels ne le sont pas. Cela permet de réaliser que le problème n'est pas tant lié à soi qu'à ce qui nous entoure. Je sous-estime trop régulièrement l'importance du partage avec des pairs.

Par ailleurs, je suis entourée de personnes formidables au quotidien, qui me portent de l'attention, du soutien et de la reconnaissance, notamment au sein d'Exodus Privacy. S'il n'y avait pas eu cette attention portée à l'autre, je ne suis pas sûre que je serai là où j'en suis dans cette association.

Je suis contente d'être venue au bout de ce bilan de deux ans et quelques. Je suis fière de moi et fière de nous.

Illustration par Kevin Doncaster CC BY 2.0