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Je suis moche et je me suis toujours considérée comme telle. Quand je dis moche, je veux dire que je ne correspond pas aux canons de beauté communément admis des années 1990 à 2010 : je ne suis ni mince, ni grande et je vous passe tous les autres complexes que je m'impose. Le but de ce texte n'est pas tant de m'apitoyer sur mon physique que de décortiquer ce que ça signifie. Je suis de celles qui sont convaincues depuis longtemps que le patriarcat fait peser une pression considérable sur les épaules des femmes, mais ce n'est que récemment que j'ai interrogé l'influence que cela pouvait avoir sur ma vision de moi-même.

Ce billet est paru initialement sur mon blog précédent. J'y ai adjoint une légère mise à jour à la toute fin.

Deux livres m'ont permis d'avancer dans cette démarche : Beauté Fatale de Mona Chollet et On ne naît pas grosse de Gabrielle Deydier.

Dans Beauté fatale - Les nouveaux visages d'une aliénation féminine, Mona Chollet décortique toutes les injonctions faites aux femmes quant à la beauté, via la publicité, la mode, les journaux féminins… L'autrice explique qu'on impose aux femmes un idéal totalement inatteignable (et voulu comme tel), qui les conserve dans une situation de subordination constante, grâce à la haine qu'elles ont de leur corps. Le raisonnement de Mona Chollet est brillant et limpide.

J'ai ainsi été marquée par l'aspect industriel, mondialisé et généralisé de cette idéalisation de la beauté féminine et de l'impact que ça a sur chacune d'entre nous. Car oui, même les mannequins n'aiment pas leur corps. Même les actrices qui nous font rêver se sentent moches. Donc, moi, rousse d'1m66 et de 68 kg, pourquoi me sentirais-je belle ?

Cet idéal inatteignable de la femme parfaite, mince, sans défaut, séduisante, épanouie et qui réussit dans tous les aspects de sa vie est partout, y compris dans nos têtes. Lire Mona Chollet m'a permis de découvrir à quel point il est nécessaire de développer une bienveillance vis-à-vis de son corps et de se détacher des normes qui ne sont pas du tout faites pour notre bonheur.

Dans le même cheminement, On ne naît pas grosse de Gabrielle Deydier a été pour moi un beau changement dans ma façon de voir les autres. Je dois vous avouer quelque chose : jusqu'à la lecture de ce livre, j'étais grossophobe passive. Quand je voyais une personne trop grosse pour ce que j'imaginais être la norme acceptable, je ne pouvait m'empêcher de porter un regard très critique sur ces personnes qui « n'avaient qu'à faire du sport et manger des légumes ». J'en profite pour m'excuser auprès de toutes les personnes que j'aurais pu heurter par ce raisonnement.

Dans ce livre, l'autrice obèse nous parle du regard social sur les personnes en surpoids. Je n'imaginais pas à quel point les gros et grosses subissent des violences psychologiques et sociales du fait de leur physique ni combien elles sont constamment culpabilisées, en particulier par les professions médicales.

Au-delà de la prise de conscience, j'y ai découvert le business des opérations de chirurgie (type anneaux gastriques ou bypass), le doute qu'on peut avoir sur leur pertinence et surtout le fait qu'elles concernent très majoritairement… les femmes. Là encore, on voit que la pression sociale sur le corps féminin est très forte. Culpabilisation, norme inatteignable, haine de son propre corps, non reconnaissance des êtres tels qu'ils sont sont donc des récurrences intériorisées par toutes.

Cela m'a rappelé une anecdote de mes années collèges. Je devais être en quatrième et les garçons de ma classe avaient édité une liste des filles, des plus belles aux plus laides. Je me suis retrouvée plutôt dans les dernières, mais pas la dernière (car j'étais tout aussi moche dans la tête des garçons, mais plus sympa). J'ai donc intériorisé à ce moment là :

  • Qu'il y avait un groupe de belles filles et que je n'en faisais pas partie
  • Que c'étaient les garçons qui décidaient, plutôt dans un but de séduction
  • Que le fait d'être sympa me permettait de remonter dans le classement, mais pas trop non plus
  • Et surtout, que dans la hiérarchie de la beauté, il y avait des filles en-dessous de moi, sur lesquelles je n'avais pas un regard bienveillant du tout.

J'imagine qu'on peut faire plein de parallèles avec d'autres types de hiérarchie : on aimerait être au-dessus et on regarde avec pitié et/ou malveillance ceux et celles qui sont en-dessous.

Une fois ça posé, on est d'accord que c'est pas terrible du tout, hein ? Alors, comment fait-on pour y remédier ?

J'ai une première proposition de la bibliothécaire que je suis : lisons tous et toutes Mona Chollet et ça ira mieux:)

Plus sérieusement, je reste convaincue que le féminisme, la réappropriation par chacune de son corps, dans toutes ses dimensions permettra une plus grande liberté de chacune et un recul sur des normes bien trop enfermantes. Mais, surtout, si on portait, chacun et chacune, un regard bienveillant sur le corps des autres, qu'on arrêtait avec cette compétition entre les êtres, ce serait déjà pas mal, non ?

MAJ : ce billet était paru inititalement dans mon précédent blog. Depuis, j'ai eu des retours positifs et une critique : j'en appelle à la responsabilité individuelle pour quelque chose qui devrait relever de la responsabilité collective et fais reposer sur les épaules de personnes déjà fragilisées la responsabilité de dépasser le jugement social dont elles sont victimes.

Certes. Mais, d'une part, je pense que responsabilité individuelle et collective s'imbriquent et ne sont pas si opposées que cela. Je crois profondément à la solidarité face à la pression sociale, et bien souvent celle-ci est à l'initiative d'une personne, ou d'un groupement de personnes. Je crois donc à la responsabilité individuelle qui infuse et diffuse autour d'elle et se transforme peu à peu en collectif.

Et, d'autre part, que ce soit sur la question de la place des femmes dans l'espace public, très liée à l'idéalisation et la réification du corps féminin, la solution viendra forcément de l'inversion d'un rapport de force. Et que ce changement de rapport de force viendra par des actions individuelles. Donc par nous. Je vous fais des bisous <3