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Attention, cet article parle de sexe, de mes choix de vie, de domination et de violence. Cet article est ici avant tout pour partager mon expérience, aider des personnes qui pourraient être dans les mêmes situations et tenter à ma modeste manière de faire avancer la réflexion. SI vous n'êtes pas d'accord, vous pouvez m'écrire, mais merci de rester bienveillant.e.

J'ai déjà raconté sur ce blog combien j'ai pris mes distance avec l'obligation sociale d'être en couple et trouvé un équilibre dans l'anarchie relationnelle en dévoilant des pans de mon histoire personnelle. J'aimerais dans cet article raconter la séparation du père de mes enfants, non pour régler des comptes, parce que j'ai la sensation que mon expérience est intéressante à mettre en regard avec mon évolution féministe et surtout une vraie prise de conscience de combien j'avais intériorisé le sexisme.

Tout d'abord, quelques points de contexte. Avec Roger, nous nous sommes rencontré.e.s quand j'avais 20 ans, lui 25. Nous avons très rapidement habité ensemble, passé beaucoup de temps ensemble, fait des enfants, puis, quelques années plus tard, après suggestion de ma part, nous avons décidé de nous séparer. Du grand classique, en somme.

Au départ paniquée par la solitude, je voulais très rapidement "retrouver quelqu'un", puisque, pour moi, le bonheur ne pouvait que passer par le couple. Mais des rencontres, des réflexions, des lectures, m'ont fait aboutir à un rejet affirmé de ce que je considère comme un carcan étouffant. Et maintenant, je vis des relations non-exclusives qui ne correspondent pas aux modèles classiques et qui sont pour moi bien plus équilibrées : des relations fortes, confiantes, bienveillantes et qui permettent à chacun.e de rester soi.

Ce que je n'avais pas forcément mesuré, c'est à quel point cette séparation serait une émancipation sur d'autres points que mes simples relations sentimentales ou sexuelles. D'un point de vue purement matériel, se retrouver seule avec des enfants oblige à décider seule et assumer le quotidien sans appui. Cela peut être compliqué, d'un point de vue matériel ou émotionnel (accompagner seule le chagrin de mes enfants est sans doute la chose la plus compliquée que j'ai eu à gérer), mais c'est surtout très libérateur. Plus besoin de s'adapter à l'autre, de négocier.

Les textes que j'ai pu lire au cours de ces années m'ont aussi fait prendre conscience que, malgré un féminisme toujours revendiqué, j'avais une intériorisation de valeurs patriarcales très marquée. En d'autres termes, j'avais (et j'ai toujours, je pense), des réflexes très sexistes, me cantonnant dans des rôles stéréotypés, me sabotant dès lors qu'il s'agissait d'en sortir. En réfléchissant à cela, au fait que cela concerne tous les aspects de ma vie, j'ai pu déconstruire certains d'entre eux. Par exemple, je me refusais d'assumer des positions engagées, en grande partie car en tant que femme, je me sentais moins légitime à prendre la parole dans l'espace public. Même si je dois lutter au quotidien contre des réflexes m'intimant de me taire, depuis que j'ai commencé cette réflexion, j'ai exprimé des opinions de façon plus affirmée, participé à des débats dans lesquels je me serais tue avant et pris la présidence d'une association. Et pour moi, c'est très signifiant.

Dans les aspects qui ont beaucoup bougé dans ma vie, il y a aussi le sexe. Je n'imaginais pas à quel point les injonctions sexistes peuvent être intériorisées jusqu'à ce que je lise que les luttes féministes se jouent aussi au lit. Et là dessus, le constat est clair (je parle de ce que je connais, les relations sexuelles hétérosexuelles) : l'éjaculation marque la fin de l'acte, la pénétration est obligatoire, le but est le plaisir masculin et le rapport au consentement féminin est plus que borderline... Croyez-le ou pas, c'était aussi ma façon d'aborder le sexe : faire plaisir à l'homme, ne pas trop m'écouter... Et devinez quoi : je détestais le sexe et, en plus, pensais que c'était ma faute. La déconstruction entamée il y a plusieurs années et des rencontres qui ont su mettre en place un rapport de confiance, des espaces d'expression du (non)-désir, une écoute, m'ont permis de me libérer de ce carcan et devinez quoi ? Ben le sexe, je trouve ça vraiment super dans ces conditions et je ne reviendrai jamais en arrière.

Quand on regarde mon parcours, il est clair que ma séparation a été un point de départ important. Mais, alors, ma vie en couple était-elle une prison ? Le vivais-je comme cela à ce moment-là ? Quand j'ai pris la décision de partir, c'était parce que c'était fini, nous vivions juste comme des co-parents colocataires (sans sentiments, à ne gérer que le quotidien), l'idée que ça se poursuive m'angoissait et que j'avais les moyens financiers de partir. Mais je n'ai pas forcément identifié sur le moment les ressorts profonds de ce qui "ne marchait plus". Et comme la séparation, la garde alternée, le partage des biens... se sont déroulé.e.s sereinement, je n'ai pas eu l'énergie de creuser plus profond.

Et pourtant, il y a peu, des discussions m'ont permis de vouloir réfléchir à cet aspect-là des choses : maintenant que je mesure le chemin parcouru, je peux peut-être mesurer en quoi le patriarcat a pourri notre relation avec Roger et m'a cassée moi. Pour préciser, je me suis toujours sentie coupable de cette séparation : je l'ai décidée et Roger m'a dit que j'avais tout gâché (même s'il a nuancé ceci par la suite).

Je me suis donc mise à écrire les bons et mauvais souvenirs qui me revenaient en tête. Bien sûr, la mémoire peut me jouer des tours, ces anecdotes ne sont que mon point de vue et Roger les raconterait sans doute différemment, mais il n'empêche. Il y a parmi ces souvenirs des situations que je trouve avec le recul complètement inacceptable et qui tiennent à un contexte patriarcal, avec un homme qui a l'ascendant, qui décide, et une charge mentale et émotionnelle portées par la femme.
Je peux citer en vrac :

  • Après ma fausse-couche, j'avais besoin d'en parler, il m'a intimé de me taire car "ce n'était pas en en parlant que j'allais passer à autre chose"
  • toutes les fois où quand nous n'étions pas d'accord, il avait le dernier mot et je me taisais car je pensais être nulle
  • le jour où à un concert, j'ai failli tomber dans les pommes et il m'a engueulée parce que je n'avais pas assez mangé (et que je l'avais empêché d'assister à une partie du concert)
  • Le jour où il m'a dit qu'il avait douté de mes capacités à être mère, mais qu'en fait, "ça va."
  • Le fait que je gère tous les aspects organisationnels (horaire etc.) mais qu'il ne soit à l'heure que des rendez-vous qui lui paraissaient importants.

(Bien sûr, il y a eu plein de moments chouettes et je raconte forcément les souvenirs marquants, encore douloureux aujourd'hui)

Je viens à m'en demander dans quelle mesure ce quotidien a mangé une partie de ma confiance en moi. C'est tellement différent des relations que je peux avoir aujourd'hui, avec des personnes qui ont réfléchi à toutes ces dominations et qui sont attentives et communicatives. Et j'en viens à ressentir une colère sourde, alors que je déteste ça, envers moi, de m'être laissé faire, mais surtout envers Roger et cette société qui entretient ce genre de comportements. J'écris donc sous le coup de la colère. C'est une colère assez saine, dont je ne sais pour l'instant quoi faire à part écrire ceci. Je vois cela comme une des étapes de ma réflexion, une étape remuante je dois avouer.

Un grand merci aux copains et aux copines qui ont pu être très aidant.e.s sur ce sujet.