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Quand est-ce que tu nous présentes quelqu'un ?, me demande régulièrement ma famille. Cette question m'a toujours décontenancée. Quand j'étais en couple, mais que je ne souhaitais pas en parler à ma famille, j'étais très mal à l'aise de mentir. Quand j'étais célibataire, le fait qu'on me pose la question en rajoutait une couche sur un sentiment de mal-être général (Personne ne m'aiiiime – moi aussi je veux l'amouuuur). Depuis, j'ai évolué.

Pour bien comprendre, je me dois de préciser que j'ai très longtemps été en couple. Nous avons décidé il y a quelques années d'aller chacun·e de notre côté. Je me suis donc retrouvée au milieu d'un bouleversement matériel et affectif, à ne plus trop savoir dans quel sens aller. J'ai alors suivi deux cheminements : la fuite de ce qui me faisait peur (la solitude), et le rapprochement de ce qui me rassurait (le couple). J'ai donc testé divers site de rencontres, eu quelques histoires plus ou moins satisfaisantes. Mais avec un diagnostic sans appel :

  • Avec les sites de rencontres, je me suis pris le sexisme frontalement et violemment, habituée que j'étais à fréquenter des hommes ayant réfléchi à la question. J'ai vraiment eu la sensation d'être un poulet rôti face à une meute de chiens affamés, de ne pas du tout être reconnue en tant que personne. Et c'est très désagréable.
  • Quand j'étais en couple, j'avais une impression de confort étouffant. Je m'explique : être en couple, c'est rassurant, enrichissant, potentiellement agréable, matériellement aidant… Mais en même temps, j'ai toujours eu cette sensation de devoir mettre de côté une part de moi-même pour m'adapter à l'autre. Un exemple : la majorité des hommes que j'ai pu rencontrer aiment les femmes épilées. De mon côté je suis pour que les femmes disposent de leur corps comme elles l'entendent. M'épiler pour faire plaisir et aussi parce que j'ai peur de ne pas séduire, est-ce mettre de côté mon engagement féministe ? J'ai ma réponse, mais je vous laisse y réfléchir.

Donc, panique : ce que les autres semblaient pouvoir m'offrir ou vouloir de moi ne correspondait pas à mes besoins. Que faire ? Une première réponse a été de discuter, notamment sur le site de rencontres OkCupid, dans lequel gravitent de nombreuses personnes pour qui le couple hétéronormé n'est pas une évidence.

Et puis, le choc : la lecture du texte A propos d'autonomie, d'amitié sexuelle et d'hétérosexualité de Corinne Monnet, (page 179 de Au-delà du personnel

L'autrice rappelle que les luttes féministes se déroulent aussi dans le cadre privé, et notamment dans le celui de la vie affective et sexuelle :

Ainsi, si ma façon de vivre (et quelle qu’elle soit) ne sera jamais une solution à l’oppression patriarcale, je la considère comme faisant toutefois partie du combat. De mon point de vue, ce n’est qu’une déduction pratique du désir de vouloir agir sur la réalité sociale : la réalité « privée » étant essentiellement sociale, il va de soi que je désire aussi agir sur cette réalité-là. 

De cette lecture, j'ai découvert que grâce à un engagement féministe, il est possible d'avoir des relations affectives sincères et bienveillantes, tout en ne s'enfermant pas dans un carcan, très copain-copain avec le patriarcat. L'intellectualisation de ses relations est devenue source d'émancipation : non, je n'ai pas à choisir entre féminisme et vie affective satisfaisante, bien au contraire. La seconde se nourrit du premier.

Là, encore, je cite Corinne Monnet, dont les propos résonnent en moi de façon vraiment très forte :

Je choisis, depuis plusieurs années, de vivre mes relations affectives sur le mode non exclusif. Je parle de choix pour bien le différencier d’un goût ou d’une tendance que j’aurais développé au hasard d’une rencontre ou d’une situation. Ce mode d’amour est pour moi le résultat d’une longue réflexion et d’un non moins long travail fait sur moi-même afin de pouvoir vivre aussi dans mes amours mes exigences d’autonomie, de liberté, de qualité et d’épanouissement.

Et vous, savez quoi ? Ben, ça marche.

Bon, l'analyse et l'intellectualisation de ses relations, c'est bien. Mais pratiquer, c'est encore mieux. Et à force de discuter avec des personnes ouvertes à la question, il y a un moment où, forcément, l'opportunité d'échanger des fluides corporels se présente. Et c'est chouette. Sans rentrer dans les détails, j'ai l'impression d'être moi-même et de construire de vraies relations basées sur la communication et non sur une norme vue comme idéale.

Est-ce parfait pour autant ? Bien évidemment que non.

Comme toutes les relations humaines, cela peut comporter son lot de doute, d'inconnu, d'inconfort. Et ce que je trouve comme étant équilibré et émancipateur ne sera pas forcément toujours vrai. Cela peut évoluer.

Le plus inconfortable reste peut-être le poids social. Si on en revient à la question initiale, Quand est-ce que tu nous présentes quelqu'un ?, j'ai pris l'habitude de répondre Ne t'inquiète pas pour moi, je suis très bien comme ça, le ça étant suffisamment flou pour que la personne face à moi se fasse sa propre idée. Je n'en suis pas encore à répondre que ma situation sentimentale relève de l'intimité et, surtout, de la liberté.

Dès qu'il s'agit d'évoquer ce sujet, je relis avec plaisir le texte très juste Vivre sans étiquette de l'autrice Mélanie Fazi et je finirai par ses mots :

Aujourd’hui encore, là où d’autres vont voir chez une femme célibataire une personne en manque ou en recherche, malchanceuse ou malheureuse, je vois une femme indépendante qui fait ses propres choix. 

Crédits des visuels (tous en licence CC) :

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